YVES MAKODIA

Au carrefour de la culture, de la littérature et de la poésie

Archive pour août, 2010

«L’Autopsie d’un chef d’œuvre: Mémoires de porc-épic d’Alain Mabanckou»

Posté : 8 août, 2010 @ 4:52 dans Non classé | 2 commentaires »

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    A la lumière du legs des ancêtres et de leur sagesse millénaire, «Mémoires de porc-épic »(1) est un roman pluriel qui intègre les faits et notions historiques, mythologiques, anthropologiques, sociologiques, philosophiques voire psychanalytiques. Une fable énigmatique qui expose les pouvoirs insoupçonnés et les qualités intrinsèques dont un animal regorge dans son intériorité inaccessible. Un récit aux contours métaphysiques et d’inspiration animiste qui illustre à l’évidence l’autre visage de l’être humain. Un conte prodigieux sublimé par les personnages, ô combien, époustouflants.    

                        Truculent et picaresque

       L’auteur, de «Verre cassé », au style épatant, au rythme affolant d’un torrent impétueux, accouche avec « Mémoires de porc-épic » un roman original et singulier. Original par la qualité du sujet. Qu’il aborde en reprenant les croyances, les fables, les mythes, les légendes, les contes, les histoires africaines tout en les approfondissant. Une touche personnelle remarquable qui redonne aux us et coutumes africaines une coloration morale et supérieure. Singulier, car Alain Mabanckou va au delà de la conception animale même. Il brasse le singulier de l’animal et le pluriel de l’homme africain. Son coté matière et mystico-spirituel. Dans cette forme de mémoire vive, le couple ou le tandem facétieux s’exprime, s’analyse et se développe à travers les songes, les signes, les gestes, les actes, les proverbes, les maximes des anciens. Ce récit insolite est une exploration dans le monde endogène d’un rongeur crée par les connaissances, les souvenirs, les histoires, les vies. Et où la métaphore et le symbolisme malaxés donnent à la mémoire fiable de l’animal une  image ébouriffante.      

       Alain Mabanckou repense la tradition orale africaine en mettant ses propres couleurs sur cette toile ou patrimoine culturel ancestral. Le poète montre la relation originelle de l’homme et l’animal si intimement liée. A l’antipode des anciennes traditions, l’auteur modifie les règles communément admises par des éclairs jaillissants de son écriture culminante, enluminée d’humour «Congolisé » dans le noble art. L’auteur donne la parole à l’animal. Il conte la relation particulière de porc-épic de 42 ans avec le Baobab, l’arbre de résipiscence dans lequel il se refugie. « Je me suis dit que c’est là que je m’abriterai, je veux en fait tirer profit de ton expérience d’ancêtre… » (p.43). « Je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas entendre ta voix à toi, mon cher Baobab… » (p.214). Et il parle de la continuité de la vie de l’animal après la mort de l’homme. « Je vis encore, je ne suis pas mort, nom d’un porc-épic » (p.37). À la réputation de porc-épic jugé animal indolent, inactif, l’auteur lui donne une âme cultivée. Un esprit agissant qui s’initie aux écritures saintes, à la bible, au coran. «…j’ai donc parcouru ce livre de dieu, des pages entières, très palpitantes et pathétiques… » (p.22). De la haine à l’amour en passant à la pitié, l’âme de l’animal s’humanise. Il parle de la compassion,  du pardon« j’ai versé des larmes » (p.180), de l’amour. « je voudrais par exemple rencontrer une bonne femelle…pour faire des petits avec elle… » (p.220).       Le porc–épic est le double humain de Kibandi le charpentier. « j’ai moi-même été longtemps le double de l’homme qu’on appelait Kibandi… » (p. 11 à 12). Un alter égo. Et un esclave de l’homme astreint à satisfaire ses besoins et désirs de folie archère. C’est un serial killer dans la conception occidentale. Il est doté d’un esprit maléfique qui manifeste des actes passionnels instigués par les pulsations négatives. Et poussés par ce double nuisible plutôt que par le double pacifique. Ces actes commis dans l’invisibilité et l’impunité totale. En rejetant par-dessus bord les droits universels de l’animal qui régissent le monde de la brousse dont il était initié de prime abord par le grand chef de porc-épic, il s’élance sous l’injonction du maitre à une série de meurtres mystérieux ou kyrielle des crimes magico-macabres invisibles tachetés de haine viscérale et de jalousie maladive. De Kiminou à Youla  en passant par Amédée , les piquants blessent à mort. Sauf à l’étape ultime où l’implacable destin des jumeaux invincibles Koty et Koté marque la fin.  « Ceux-ci avaient capturé l’autre lui-même de mon maître.. » (p.207). « Kibandi s’écrouler par terre comme un vieil arbre abattu d’un seul coup… » (p.209).  A l’heure fatidique où le compteur des crimes perpétrés à Séképembé dans l’ombre de la nuit marque le chiffre de quatre dix neuf morts. Ces crimes enregistrés dans son escarcelle machiavélique garnie par les pratiques de la magie noire, de la sorcellerie.         

                        Œuvre initiatique 

       Ce roman n’est autre qu’une œuvre initiatique dans la vision et croyance aux forces de l’esprit fort exaltées par les aïeux africains. D’emblée l’auteur évoque la mission, le travail  de porc-épic« j’étais le troisième œil…du maitre » (p.14). En outre, il parle de Kibandi le charpentier comme un véritable initié : «…Ce fils de Dieu, il était un initié comme mon maître… » (p.23 à 24). « … l’esprit du double pacifique quitte le corps du vieil homme pour s’infiltrer dans celui du petit être, l’initié se consacrera à faire du bien… » (p.16). « …le breuvage initiatique appelé mayamvumbi, l’initié le boira régulièrement afin de ressentir l’état d’ivresse qui permet de se dédoubler, de libérer son autre lui-même… » (p.17). L’auteur met en exergue la dualité de deux natures qui composent l’homme. Supérieure et inférieure. Divine et démoniaque. En effet, chaque être est formé d’un côté positif et d’un côté négatif. Humain et animal. C’est le deuxième coté qui est ici mis en lumière par Alain Mabanckou pour expliciter les mémoires de porc-épic. La vie imperceptible de cet animal dans les régions non spirituelles de l’âme. C’est une immersion dans la vie intime. D’un porc épic qui quitte le monde animal. « Comment j’ai quitté le monde animal » (p.45). De l’involution à l’évolution. Un parcours initiatique séculaire qui va du monde végétal au monde humain en passant par le règne minéral et animal. Une étude intérieure de l’animal qui est explorée par l’auteur en filiation avec l’homme le « maitre ». Dédoublé. « …d’un côté c’était comme un porc-épic, je vous dis, et de l’autre, c’est bizarre, c’était même pas comme un porc-épic, je veux dire, c’était un animal étrange, il m’a regardé comme un homme pourrait regarder un autre homme, et il m’a montré son derrière avant de disparaitre dans l’atelier du charpentier, je vous jure que je n’ai pas rêvé, croyez-moi » (p.189 à 190).Une forme de sortie de corps dans les traditions lointaines africaines. « je peux être à la fois moi-même et l’autre moi-même qui est couché…Il saisit le gamin par la main droite, le rudoya presque, la porte demeura à moitié fermée, ils disparurent dans la nuit… » (p.80 à p.81).Particulièrement, le roman condense les fabuleux contes et histoires africaines crées et vécus par les anciens et aujourd’hui appliqués dans certains Etats africains ou pullulent les héritiers de ces pratiques anciennes.      

       L’auteur explique le lien symbolique de l’Homme qui prend « l’habit » du porc-épic. Et de  cette liaison fusionnelle. « Je ressentais en moi le liquide qu’on venait de faire boire au jeune Kibandi… » (p.59). « …Je respirais le souffle qui lui revenait, j’étais lui, il était moi… »(p.59 à 60).C’est l’invisible du visible qu’Alain Mabanckou fait ressortir dans son roman d’imagination qui frôle l’irrationnel tout en restant dans la raison raisonnante. « …quand cette créature sans bouche, sans oreilles et sans nez était rassasiée, elle ne quittait plus la dernière natte… » (p.191). L’histoire vraie est relatée avec les faits et crimes des personnages nommés et localisés. Mais qui dans la vie active n’existent guère par ce qu’ils sont dans certaines traditions ou cultures du domaine de rêves et de la pure fiction. Et dans d’autres civilisations des apologues à connotation lyrique, immatériel et fantasmagorique. C’est ce savant mélange du réel et de l’imaginaire qui est ici décrit dans les méandres et les dédales du monde inconnaissable, impénétrable  africain. Que l’auteur du «Verré cassé » a concocté dans cette œuvre à la fois envoûtante et transcendantale. 

                        Secrets révélés       

        Alain  Mabanckou  a implicitement  révélé des secrets et dévoilés les mystères cachés dans les rites ancestraux et les symboles éternels de nos ancêtres depuis les temps immémoriaux. « C’était moi qui essayais de dévoiler aux autres le sens caché des paraboles et des symboles du vieux porc-épic » (p.67). Explicitement, il écrit un ouvrage de transmission de valeurs, de savoirs et de connaissances séculaires. Un vibrant hommage aux fables, aux proverbes africains. Les fables : « Le Rat de ville et le Rat des champs » (p.64). « L’hirondelle et les petits Oiseaux » (p.65).Les proverbes: « Si tu veux que Dieu se marre, raconte-lui tes projets (p.24). «…ce n’est pas parce que la mouche vole que cela fera d’elle un oiseau » (p.26). « Quand on coupe les oreilles, le cou devrait s’inquiéter » (p.29). « A forcer d’espérer une condition meilleure, le crapaud s’est retrouvé sans queue pour l’éternité » (p.39). « Quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde toujours le doigt » (p.49 à 50). « Le tambour est fait de la peau du faon qui s’est éloigné de sa mère » (p.52). « Le poisson qui parade dans l’affluent ignore qu’il finira tôt ou tard comme poisson salé vendu au marché » (p.54). « Et nous ne croyons le mal que quand il est venu » (p.66).« Vous ne comprendrez rien à rien, seul le vieux sage peut entendre le criquet éjaculer » (p.67). « Les petits du tigre ne naissent pas sans leurs griffes » (p.70) et (179). « Un animal averti en vaut deux » ; « Et si vous voyez un sourd courir, mes petits, ne vous posez pas de questions, suivez-le car il n’a pas entendu le danger, il l’a vu » (p.71). « L’orgueil ne donnera jamais de logis à un vagabond » (p.74). « Assieds-toi au pied d’un baobab et, avec le temps, tu verras l’Univers défiler devant » (p.149). « Qu’un lâche vivant vaut mieux qu’un héros mort » (p.187). « A chaque jour suffit sa peine » (p.217). Un manuel pratique qui livre des conseils précieux dérivés du monde de sages Africains. Le fameux Tipoye ou « L’épreuve du cadavre qui déniche son malfaiteur…, c’est un rite répandu dans la région…» (p140). Des enfants sacrés et protecteurs: « Ne surtout pas s’attaquer aux jumeaux » (p.193). Le sorcier avant de manger cherche toujours un mobile : « il cherchait en fait l’alibi » (p.192). Et des conseils venus du monde des sorciers: « une noix de palme s’échappa de son anus » (p.103). -Un stratagème pour échapper à l’œil invisible du voyant-. Ou le fait de montrer sa nudité pour lancer l’anathème : « montre sa nudité en signe de malédiction lorsque les jeunes lui manquent de respect, et ces jeunes détalent par ce que voir un tel spectacle vous maudit pour l’éternité » (p.183). Autrefois les animaux vénérés et divinisés servaient de guide, de passage et de communion avec le monde des morts. Ces animaux furent les antennes médiumniques et des intermédiaires pour pénétrer dans l’autre monde et le monde présent des vivants. Ils lisaient les pensées des hommes. « Ils ignoraient que je comprenais le langage des humains, j’ai donc déjoué leur plan… » (p.197). Ces vérités jadis étaient l’apanage, le privilège des initiés reçus dans les chefferies de palabres, d’échanges et redistribution de vertus pour acheminer droit vers les hautes sphères de paix, d’amour et de fraternité. 

        Ce livre est donc une œuvre spirituelle dans la compréhension de l’essence de l’Homme dans sa quête perpétuelle de lui-même et dans le sens donné à sa vie profonde. Avec les souvenirs de porc-épic, Alain Mabanckou a présenté au monde le reflet de l’image véridique de l’homme à travers le miroir de l’âme animale.      

       L’auteur  traverse les frontières de l’irréel avec ses personnages récurrents: le baobab, le porc-épic, les kibandi et l’autre lui-même. Il relate monde des morts et celui des revenants. « Dans la cour nous avons vu le nourrisson Youla que nous avions pourtant mangé, il semblait en pleine forme… » (p.207). La réincarnation dans la conception africaine. « il voyait la tête du nourrisson Youla à la place de celle du jumeau qui lui serrait la main » (p.203).           

        Un roman qui touche aussi la sorcellerie dans certains milieux obscurs, obnubilés par la matière et influencés par le mauvais…Une histoire d’un père sorcier qui transmet ses pouvoirs maléfiques à son fils. Grâce à la potion initiatique ou vin des morts « Mayamvumbi», il est initié à manger les gens en se métamorphosant en porc épic: « C’est lui qui a mangé la fille, il est membre d’une association de nuit dans son village Siaki » (p.101).  « C’est toi qui as mangé Niangui-Boussina, c’est toi qui l’a mangé, tout le monde le sait » (p.94).  « J’ai reconnu la famille Moundjoula qui avait été à l’origine de la mort de mon maître, il y avait leur deux enfants, les jumeaux Koty et Koté » (p.34). « …ce jeune lettré qu’on appelait Amédée et que nous avions mangé … » (p.152). « Alicia était peut-être une initiée, un être humain qui avait été mangé par son propre double nuisible » (p.160). « … je pourrais consacrer une année entière à t’en parler, nous avons mangé par exemple le jeune Abeba…» (p.188). « …tu vois bien ce type couché, hein, ces derniers temps il a de plus en plus faim, …..il doit manger, ce type, sinon nous payerons, tu ignores que chaque fois qu’il a faim, c’est moi qui endure tout » (p.186).  « nous avions commencé à manger les gens pour un oui ou par un non, parce qu’il fallait bien nourrir l’autre lui-même de mon maître… » (p.191). Ce monde souillé par les flux ténébreux non dérivés de l’individualité salvatrice. « Tout se paye ici-bas, finalement ce malfaiteur de Kibandi est mort, qu’il aille en enfer » (p.34). Un monde luciférien. Ce diable qui célèbre le satanisme et charlatanisme dans l’obscurantisme total de l’esprit.            

        Loin de cet univers du mal, les annales de porc-épic se bornent à montrer lumineusement la vision idéale, constructive, pacifique et suprême de l’animal. «  …et alors, devenu père, je raconterai à ma descendance la vie et les mœurs des hommes, je préviendrai cette descendance contre tout destin qui ressemblerait au mien… » (p.230).  «…le tout c’est que je puisse consacrer le temps qui me reste à faire du bien, rien que du bien, à me transformer peut être en double pacifique…» (p.221). Que l’être humain porte en lui dans sa réalisation de vie matérielle, sentimentale…Mais sous l’empire des pensées meilleures et actes nobles, sublimes. 

(1)    Ce roman a été couronné en 2006 par le prestigieux prix Renaudot. 

(2)   Mémoires de Porc-épic, Alain Mabanckou. Le Seuil Paris 2006,228 pages, 16,50 euros

(3)    Mémoires de Porc-épic, Alain Mabanckou. Points Paris, 6,50 euros.                                                     

 

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